Depuis 2020, je me rends régulièrement à La Réunion. Ce qui a commencé comme une curiosité pour ce territoire insulaire de l’océan Indien s’est transformé en un engagement profond aux côtés d’acteurs locaux qui inventent, chaque jour, de nouvelles manières de répondre aux défis humains et sociaux de leur île.

Au fil de ces années, j’ai eu le privilège de collaborer avec des associations locales, des entrepreneurs engagés et des structures innovantes. Parmi elles, Fanny Brulas et son centre Seconde Vie Réunion, un espace qui fédère plus de 80 indépendants — formateurs, thérapeutes, consultants — autour d’une vision commune : accompagner les transitions humaines et professionnelles sur le territoire. Ce type d’initiative incarne précisément ce que j’appelle l’innovation sociale en action : une réponse concrète, portée par un collectif, à des besoins réels du territoire.

C’est avec cet ancrage terrain que j’ai lu avec une attention particulière le Rapport d’étude de l’Observatoire de l’Innovation, publié en janvier 2026 par La Réunion Innovation. Ce document, fruit d’une enquête inédite menée auprès d’une centaine de chercheurs, innovateurs et experts, offre une photographie précieuse de l’écosystème de recherche et d’innovation (R&I) réunionnais. Et ce qu’il révèle mérite qu’on s’y attarde.

Une stratégie ambitieuse, encore mal connue

Au cœur de cette étude se trouve la Stratégie de Spécialisation Intelligente Sociale et Soutenable (S5), démarche européenne obligatoire pour la période 2021-2027. La S5 concentre les efforts de R&I sur les domaines où La Réunion possède des avantages compétitifs, déclinés en 9 feuilles de route regroupées sous 3 Domaines d’Intérêt Majeur (DIM).

Le premier constat est frappant : la connaissance de ces feuilles de route est profondément inégale parmi les acteurs du territoire. Si le Numérique et digital est la thématique la mieux identifiée — 75 % des répondants évaluent leur connaissance à 2 ou plus sur 5 — d’autres feuilles de route restent dans l’ombre. Les thématiques Risques naturels, Systèmes énergétiques, Santé durable et surtout Sociétés inclusives sont les moins connues des acteurs interrogés.

Ce déséquilibre interpelle. Car c’est précisément dans ces thématiques — santé durable, sociétés inclusives — que se joue une grande part de l’innovation sociale réunionnaise. Les acteurs de terrain que je côtoie à La Réunion travaillent quotidiennement sur l’inclusion, l’accompagnement des vulnérabilités, la santé mentale et le bien-être. Pourtant, leur travail semble insuffisamment visible au sein de l’écosystème institutionnel de R&I.

La quadruple-hélice : un modèle puissant, une réalité fragmentée

L’étude de La Réunion Innovation s’appuie sur le concept de quadruple-hélice, qui intègre quatre types d’acteurs indispensables à l’innovation : les acteurs académiques, associatifs, économiques et institutionnels. Ce modèle, que je défends également à travers la Fédération des Ekôacteurs et EkoMedia Plus, repose sur l’idée que l’innovation naît de la coopération entre des mondes qui ne se parlent pas assez.

Or, l’étude révèle une connaissance fragmentée des acteurs de R&I. En moyenne, les 104 structures testées ne sont connues que par la moitié des répondants. Les pouvoirs publics sont les mieux identifiés — le Parc National de La Réunion, l’ARS, le CHOR affichent des taux de connaissance supérieurs à 90 % — tandis que les acteurs académiques et associatifs restent significativement moins visibles.

Cette asymétrie est problématique. Elle signifie que des pans entiers de l’écosystème d’innovation — ceux portés par la société civile et les chercheurs — fonctionnent en relative méconnaissance les uns des autres. Comment créer des synergies quand on ne sait même pas qui fait quoi ?

Le numérique : transversal par nature, stratégique par nécessité

Fait notable de l’étude : le numérique se détache de toutes les autres thématiques. Il est à la fois le mieux connu et le plus transversal, corrélé à l’ensemble des feuilles de route sans être fortement rattaché à un DIM en particulier.

Cette position singulière du numérique confirme une intuition que je porte depuis longtemps : l’innovation numérique ne doit pas être pensée en silo mais au service de l’ensemble des transitions — sociales, écologiques, sanitaires. À La Réunion comme ailleurs, le digital est un levier, pas une fin en soi. Les recommandations du rapport vont d’ailleurs dans ce sens, en préconisant de mettre l’innovation numérique au service de l’ensemble des thématiques S5, à l’image de ce que font d’autres régions européennes dans leurs stratégies S3.

Des feuilles de route interdépendantes : en finir avec les silos

L’une des découvertes les plus stimulantes de cette étude est la forte corrélation entre certaines feuilles de route. Les analyses statistiques (corrélations de Spearman) montrent que les répondants qui connaissent bien une thématique tendent à bien connaître les thématiques voisines, notamment au sein d’un même DIM.

Ainsi, Systèmes énergétiques, Aménagement et bâti tropical, Risques naturels et Économie verte forment un cluster cohérent avec des corrélations autour de 0,7. De même, Sociétés inclusives et Santé durable sont fortement liées (corrélation de 0,74).

Ce constat appelle une réponse claire : il faut en finir avec l’animation en silo et privilégier des actions transversales qui embrassent plusieurs feuilles de route simultanément. C’est exactement la philosophie que nous défendons avec le réseau coopératif des Ekôacteurs : les transitions ne se découpent pas en cases. Elles s’entremêlent, et nos réponses doivent faire de même.

L’innovation sociale réunionnaise : un potentiel à révéler

Si je devais résumer en une phrase ce que cette étude m’inspire, ce serait celle-ci :

La Réunion possède un écosystème d’innovation sociale riche et vivant, mais encore insuffisamment structuré et valorisé.

Les recommandations du rapport convergent d’ailleurs vers ce diagnostic. Elles appellent à renforcer la visibilité des feuilles de route les moins connues — précisément celles qui touchent à l’innovation sociale — et à mieux valoriser les avancées des chercheurs et des associations, « notamment dans l’objectif de créer des collaborations entre tous les acteurs de la quadruple-hélice ».

Sur le terrain, je vois cette richesse au quotidien. Dans les ateliers de Seconde Vie Réunion, dans les initiatives portées par des indépendants passionnés, dans les collectifs qui inventent des solutions pour une île confrontée à des défis uniques — précarité, éloignement géographique, vulnérabilités sanitaires et climatiques. Mais cette richesse a besoin de ponts. De passerelles entre le monde de la recherche, les institutions, les entrepreneurs et la société civile.

Agir maintenant : quatre priorités pour un écosystème plus inclusif

Au regard de cette étude et de mon expérience de terrain, je formule quatre convictions pour la suite :

Premièrement, investir massivement dans la visibilité des acteurs de l’innovation sociale et de la société civile au sein de l’écosystème R&I. Ils sont les moins connus mais souvent les plus proches des besoins réels.

Deuxièmement, faire du numérique un outil au service des transitions humaines et sociales, et non une thématique isolée. Le digital doit servir l’inclusion, la santé, l’éducation et la résilience territoriale.

Troisièmement, développer des espaces de rencontre transversaux où les acteurs des différentes feuilles de route puissent se connaître, se reconnaître et collaborer. Des lieux comme Seconde Vie Réunion montrent que c’est possible à l’échelle locale.

Quatrièmement, pérenniser la démarche d’observation initiée par La Réunion Innovation. Cette première étude est un jalon essentiel. Elle doit être répétée, enrichie et partagée largement pour alimenter une dynamique d’amélioration continue.

La Réunion n’est pas qu’une île. C’est un laboratoire vivant d’innovation sociale, au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie. Le meilleur reste à construire — ensemble.

Vous portez un projet à impact à La Réunion ou dans l’Océan Indien ?

Échangeons sur votre situation. 30 à 45 minutes, gratuites, sans engagement.

Réserver un entretien gratuit →

352 entrepreneurs accompagnés · 10 ans de terrain · Réponse sous 48h

Sources

  • La Réunion Innovation (Janvier 2026). Rapport d’étude de l’Observatoire de l’Innovation — Pour une meilleure connaissance de l’écosystème de recherche & d’innovation réunionnais. Analyses et rédaction : Florence Ecormier-Nocca. Relecture : Comité d’expertise de La Réunion Innovation.
  • Stratégie S5 (2021-2027) — Stratégie de Spécialisation Intelligente Sociale et Soutenable de La Réunion. lanouvelleeconomie.re
  • La Réunion Innovationwww.lareunioninnovation.re
  • Seconde Vie Réunion — Centre de professionnels indépendants fondé par Fanny Brulas, La Réunion.
Ken Mohoué Anassin
Ken Mohoué Anassin
BUSINESS DEVELOPER · INNOVATIONS SOCIALES · DEPUIS 2016
Entrepreneur social, business developer en innovation sociale et solutions innovantes. Fondateur de la Fédération des Ekôacteurs (réseau coopératif international) et d’EkoMedia Plus (agence d’ingénierie de projets innovants). 352 entrepreneurs accompagnés, 10+ ans de terrain. En savoir plus →